Le tatoueur et la châtaigne

Le tatoueur et la châtaigne

Dernièrement, je me suis rendu chez mon tatoueur. Le mec est une crème. Et comme je cherchais des décorations de Noël…

 

Son nom? Luc.

 

Luc est tatoueur de père en fils. Né d’une famille de 13 enfants, d’une mère avocate et d’un père flûtiste. Luc a grandi à l’air libre, profitant des larges espaces du centre de Bruxelles. Même s’il a commencé par s’amouracher d’un vieil accordéon à trois rangées qui traînait dans la maison familiale, c’est le tatouage qui l’a pris. Personne n’a jamais vraiment compris pourquoi…

 

Très tôt, il commença à dévorer les œuvres d’Alain Prost. Une source d’inspiration intarissable. À l’école, Luc passait plus d’heures à gribouiller sur une feuille qu’à jouer à la marelle. Pastels, gouaches, crayons de couleur, tout y passait. Arbres, papillons, chenilles, châtaignes ou copains de classe, tout était sujet pour son talent naissant.

 

Plus tard, à l’adolescence, son oncle par alliance Công Minh (plus connu sous le sobriquet de « l’équitable »), taxidermiste de métier, lui offrit un djembé. Ce fut le déclic. Luc avait 24 ans. Son djembé sous le bras, il décide de devenir tatoueur professionnel.

 

Je vous passe les détails de sa vie sentimentale. Sandrine. Sa femme. Amour de jeunesse. Rencontre fortuite dans une soirée « Loubards, You Gotta Love It ». Coup de foudre à la troisième Tequila. Rendez-vous pris. Le repas romantique? Ce sera à la Pizzeria du coin: « Da Momo ». Une margherita du chef à partager et un pichet de rosé bien glacé… Pesé, c’est emballé. Sandrine ne le quittera plus. 4 marmots plus tard, Luc et Sandrine ne se parlent plus que par onomatopées et tout le monde est ravi.

 

Mais revenons à Luc.

 

Même s’il arbore un portrait du groupe suédois Dying Fetus sur l’ensemble de son dos, gras et difforme, Luc est un cœur tendre. Un poète. Il adore sentir la douceur de sa barbe entre ses petits doigts boudinés. Il a une passion non dissimulée pour les coupe-ongles et n’hésite pas à s’affairer à la tâche en public. L’un de ses pêchés mignons? Le tofu en papillotes à l’aneth. Luc ne résiste pas non plus à une petite ballade chez Ikea… Fragments d’une jeunesse à crapahuter au parc de la Porte de Hal.

 

Luc s’est fait sa petite clientèle. “Des loubards et des puceaux”, comme il l’affirme affectueusement. Dans le monde du tattoo, il est connu comme « Luc la Châtaigne ». En effet, il s’est rapidement spécialisé dans l’art de figer les châtaignes sur la peau de victimes consentantes. Un artiste.

 

« Tu sais, Sandrine, je n’y suis pour rien, c’est la châtaigne qui m’a choisi », dit-il souvent (NDLR Luc appelle tout le monde « Sandrine », va savoir pourquoi?). « As-tu remarqué cette forme remarquable? Mince, coriace, brune et brillante. La beauté incomparable de ces traits. Et ce bogue? L’as-tu bien observée, Sandrine? Sais-tu que la châtaigne est un akène, formé d’une masse farineuse enveloppée d’une écorce lisse de couleur brun rougeâtre appelée le tan? Ah ben, non, tu l’ignorais pauvre @&#$!!! Y’a rien qui t’intéresse… »

 

Luc s’emballe toujours un peu, lorsque l’on discute châtaignes. Un poète.

 

« Mais, attention, celui qui rentre dans mon shop et qui me commande un marron… C’est dans la tronche qu’il le prend! »

 

J’essaye subtilement de dévier la conversion. Après tout, j’étais venu pour des décorations de Noël.

 

Étrangement, Luc n’a rien à m’offrir.

 

Je m’en vais.