Le touriste et Papatayo

Le touriste et Papatayo

Un touriste passe son temps à photographier et à filmer. Enregistrer tous ces instants merveilleux, ces expériences de beauté et de bonheur.

 

Pourquoi? Certainement, parce qu’il a peur d’oublier. Il veut préserver son vécu, marquer sa mémoire au fer rouge. Ce vécu extraordinaire: le partager et le montrer. Ne pas le céder à l’oubli. Se souvenir, toujours. Qui pourrait le blâmer? Ses vieux jours venus, et même avant, le touriste se replongera dans ces fragments de plaisir.

 

Son plaisir. Celui de revivre Paris et New York, de refaire – à en vomir – les temples d’Angkor, de se remettre en danger sur le dos de Papatayo l’éléphant thaïlandais, de re-rencontrer des Péruviens d’une extrême gentillesse, malgré leur basse condition, ou encore de remanger du kangourou dans une réserve perdue de la banlieue sud de Sydney Ouest. Le touriste est plein de re. C’est son truc.

 

Il aime aussi récapituler son passeport de chasse. Mais, au fond, tout cela n’est que broutilles. Ce qui compte, c’est elle. Au fond de son crâne, c’est bien sa tête qui est la clé. Sa tête. Il l’a mise partout, devant tous les monuments. Il l’a, la liste. Et s’il avait été souple, même son cul aurait eu la visite de sa tête. Selfie ou selfass, avec ou sans bâton, la douleur est toujours présente. Celle de ne pas avoir pu la planter (sa tête) devant la muraille de Chine. Trop grand, quelle idée ces Chinois. Il a filmé aussi. De la descente de l’avion au décollage, avec un teint plus hâlé et un chapeau de paille vissé sur la tête.

 

C’est donc la peur d’oublier. Ou plus positivement dit, le plaisir de se remémorer. De se rappeler ces instants passés à immortaliser. Il filme pour se souvenir de lui, occupé à filmer ce qu’il ne doit pas oublier plus tard et que ce film lui permettra de ne jamais oublier… combien c’était beau et extraordinaire de filmer ces moments. Résultat: il se souvient très bien de lui en train de filmer ces fragments de paradis. Et c’était vraiment chouette de filmer, tant c’était beau. Vous n’y croyez pas? Il a un film qui le prouve.

 

– Dis chéri, tu te souviens comme c’était formidable la montée vers le Machu Picchu. Aaah, ce bus climatisé! C’est pas en Chine qu’ils en ont des pareils… 
– Rhooo, tu parles d’un bus! La vitre était dégueulasse. D’ailleurs, ça se voit sur la vidéo! 
– … mais tu te souviens comme le chauffeur était sympa. Il en savait des choses sur la région?
– Ah? Non.  Mais je l’ai certainement filmé. Tu veux regarder notre film “Hola muchachos – Pérou 2013”?
– Attends, ma mère… sur le fixe!

 

La peur et les souvenirs nous tueront avant même que Papatayo ne s’en occupe. Le touriste est mort hier, en pensant à demain.

 

Un touriste qui pensait voyager.