Le joueur d’échecs et la surprise

Le joueur d’échecs et la surprise

Je m’appelle Lev.

Je suis un joueur d’échecs. J’anticipe. Les coups s’enchaînent dans l’antre de mon crâne avant même que mon cavalier n’ait sauté mon pion. C’est plus fort que moi. Je regarde l’échiquier et les mouvements se déploient dans ma tête. Contre ma propre volonté. Si je bouge ma tour, il déplacera sa reine en E5, je pourrai riposter avec mon fou pour provoquer l’ouverture de son cavalier. Je joue avec les blancs ou les noirs. Indifféremment. Je vois trop loin. Ai-je confiance en mon instinct ? Le faudrait-il ?

 

La vie est-elle un jeu d’échecs ? Le faudrait-il ?

Contre ma propre volonté, j’anticipe. J’agis en pensant aux coups qui vont venir. Je prévois ma riposte et ses effets. La réaction et la sur-réaction. Contre ma propre volonté. Comme Mirko Czentović, je n’ai pas besoin d’échiquier pour élaborer des tactiques dont je ne veux pas. Nul besoin de pré vert pour appliquer mon 4-4-2. Il se dessine mentalement sans mon consentement. Je n’ai rien demandé, mais je vois déjà les joueurs évoluer. Je sais déjà ce que je leur dirai à la mi-temps, alors que le match n’a pas encore commencé. Mais je veux vivre le match sans tout ça. Mais ni le foot ni les échecs ne sont la vie.

 

Confiance en soi. En moi…

Dans ces moments là, avant l’action, lorsque chaque camp ressent le vent souffler sur le futur champ de bataille, le torse est bombé. La confiance envahit chacun des pores de mes soldats. Je crois en la stratégie, même si parfois elle est inconsciente. Fragile? Cela va fonctionner. Il réagira comme ça et BAM, on passera par le flanc droit. Ou le gauche. L’ouverture, il va la créer. Et moi je vais en profiter ! Pas pour lui faire mal. Non… Mais parce qu’aux échecs, il faut avoir au moins un coup d’avance. Dit-on. Pas pour écraser l’adversaire, mais pour ne pas être soi-même vaincu. La foi en mon plan fait gonfler la confiance en soi. En moi…

 

Tout s’écroule !

Mais aux échecs, comme dans la vie, aucun joueur n’a une vision parfaite du jeu. Je n’avais pas prévu les diagonales de sa reine, alliées au saut de son dernier cavalier. Ni même cette satanée tour et ces mouvements rectilignes. Tout s’écroule ! La réponse attendue n’aura pas lieu. Le château de cartes mental s’effondre aussi vite qu’il ne s’est construit. Aussi instinctivement et machinalement. Mon monde s’écroule. Je m’accroche aux branches pendant ma chute du 33° étage. Réagir… Il va falloir réagir. Ne rien montrer de la déstabilisation subie. Créer l’illusion que le coup pris par surprise était prévu. Prendre un crochet dans le menton et sourire, malgré la réduction en miettes de la mâchoire. Sourire froidement. Avec les dents. La confiance, qui était à midi, est maintenant à 6h.

 

Accepter de perdre ? Le faudrait-il ?

Être un bon joueur d’échecs, c’est accepter de perdre la partie. C’est voir ses plans s’effondrer sous l’impulsion de l’imprévu. Sous l’action d’une tour ou d’un fou. Tout maîtriser, tout anticiper, c’est construire un château de sable. Pourquoi investir autant d’énergie dans une entreprise aussi fragile ?

Être le sable. Ne pas craindre les pas sur soi. Prendre leur forme, parfois solidement, souvent souplement. L’accepter. Ne pas compter les pieds, plus ou moins amicaux, qui fouleront son étendue. Croire que chacun de ses grains, chacune de ses parcelles jouera le jeu, tirera dans le même sens. Ne pas craindre les empreintes. Les cicatrices. Avoir confiance en la mer, en sa capacité à adoucir ces traces déformantes. Encaisser à la vitesse de la main qui balaie l’échiquier de son revers. Commencer une nouvelle partie. Mieux jouer. Différemment. Sans tactique. Je ne veux plus anticiper. Pas tout. Je veux ressentir le jeu et ses opportunités. Sans que ma confiance ne fasse le tour de l’horloge.

J’ouvre en orang-outang… 1. b4 !

Je ne gagnerai peut-être pas.

Peu m’importe! Je veux juste jouer. Encore et encore…

 

Lev, ex-joueur d’échecs de l’Ex-URSS