Instagram et les œufs

Comme tous les lundis après-midi, je faisais défiler le fil de mon compte Instagram, au même rythme que les Népalais font tourner les mani chuskor. Alors que les pieux asiatiques déroulent les mantras inscrits sur ces cylindres pour répandre des prières dans les airs, je dévidais un flot ininterrompu d’images disparates au sein de mon crâne déjà saturé. Tantôt l’œil s’accroche à une figure géométrique réussie, tantôt le cœur se serre sur un paysage lointain… Ce jour-là, c’est mon estomac qui a freiné la saignée de photos. L’objet ? Une vidéo d’œufs pochés !

 

J’ai une passion pour les œufs. Souvent incomprise, j’ai tendance à la dissimuler et à la vivre en totale discrétion. Dans le noir, entre 5 et 6 heures du matin. Parfois, pendant un midi solitaire. Inventif, je suis toujours à la recherche de nouvelles techniques de cuisson.

 

L’œuf poché.

 

Je l’ai découvert assez tard. Même si j’en avais déjà entendu parler lors de congrès internationaux d’œufologie ou de rassemblements d’œufologues anonymes, je n’avais jamais mis le palais dessus. C’est en Écosse — pays nettement plus ouvert en la matière — que j’ai vécu ma première expérience.

 

Un jeudi. Aux alentours de 9 heures, dans la petite bourgade de Callander, sur la A84 qui relie Édimbourg à Fort William, à l’entrée du Parc national du Loch Lomond et des Trossachs. Au rez-de-chaussée de la charmante Coppice House, Andrew s’active depuis 7 heures du matin pour servir ses hôtes. En me proposant deux splendides œufs pochés, il n’a certainement pas conscience de l’expérience magique qu’il est sur le point de me faire vivre. Il y avait peut-être aussi du saumon, du pain et de la confiture à l’orange matinée d’un Pure Malt des Highlands. Je ne sais plus… Les œufs pochés ont éclipsé tout le reste !

 

Depuis lors, les œufs pochés — bio évidemment, je ne suis pas une bête — font partie intégrante de mon rythme alimentaire, grâce à une technique très élaborée.

 

Les outils ?

  • un petit pot circulaire en céramique durable du Sri Lanka — on sait se tenir dans la famille ;
  • du film transparent de la marque Wrapok — un minimum pour les vrais ;
  • de l’huile d’olive extra vierge de l’Azienda agricola Fratelli Cosseddu du village de Santu Lussurgiu dans la Province d’Oristano — vous connaissez mieux peut-être ? ;
  • une casserole en fonte émaillée Le Creuset — je creuse la piste d’une alternative plus écologique ;
  • de l’eau du robinet — livrée grâce à un mitigeur de la marque allemande Dornbracht — du sérieux donc.

La méthode ?

  • faites bouillir l’eau dans la casserole ;
  • placez un carré de 20 cm² de film transparent dans le fond du pot de céramique ;
  • cassez délicatement l’œuf et lovez-le douillettement dans le film en ajoutant un filet d’huile d’olive ;
  • repliez les bords du carré de film, faites un nœud et plongez-le dans l’eau bouillante ;
  • après 3 minutes et 27 secondes, retirez-le de l’eau et déballez ;
  • dégustez !

 

Pourquoi je vous parlais d’œufs déjà ? Ah oui, mon compte Instagram ! Comme deux ou trois autres personnes, je follow le messie de la cuisine anglaise, Jamie Oliver. Quelle ne fut pas ma surprise (et mon enthousiasme) en voyant qu’il publiait une vidéo détaillant ma technique de cuisson des œufs pochés ! Jamie, toi aussi ? J’ai toujours su!

 

Poussant le vice de ma satisfaction dans ses retranchements, je fais glisser les milliers (en quelques heures à peine) de commentaires qui s’étaient abattus sur la page. À mon grand étonnement, il n’était pas question de passionnés (comme moi), mais plutôt de détracteurs féroces qui vilipendaient notre ami Jamie. Parce qu’il ne faisait pas usage d’une huile issue de l’olivier, notre Oliver ? (ndlr je n’assume pas totalement ce jeu de mots) Non ! L’objet du scandale : le film plastique !

 

D’abord interpellé, avant d’être interloqué et pour ne pas finir interné, je me suis mis à réfléchir. Mais pourquoi tant de haine ? Pourquoi les œufs pochés sont-ils toujours victimes de l’opprobre et de l’infamie ? Au hasard, je me suis arrêté sur l’expression punitive d’une certaine Charlie_Nature dont la mini-bio insta indique : « young traveler • save the planet • yoga lifestyle forever • foodie addict • peace, unicorns and rainbows ». Un résumé qui donne un certain crédit à son commentaire acide. Elle maîtrise certainement le sujet. Et pour cause, Jamie en prend pour son grade, accusé d’être un criminel et d’inciter au meurtre de la planète par son comportement totalement irresponsable. Ouch !

 

Le verbe de Charlie_Nature était tellement acerbe, mais sincère, que je ne pouvais que comprendre, dans un premier temps, et de partager, dès l’instant suivant, sa courageuse et authentique position.

 

Jamie, ce démon !

 

Totalement convaincu par la jeune femme originaire du Missouri, mais installée à Melbourne (il y fait plus chaud), j’ai pris la peine de parcourir son compte Instagram. Des photos plus belles les unes que les autres.

 

Son incroyable trip en 4×4 dans les dunes dubaïotes, ses croisières en catamaran et ses plongées (certainement uniques) en mer d’Andaman, son expérience à dos d’éléphant (Papatayo, c’est toi ?), son inoubliable road trip en camper à travers l’Amérique du Sud, ses innombrable coffee latte (hashtag barista), brunchs et autres glass of red wine on a sunset. Sans oublier, ses récurrents et extraordinaires clichés du ciel, pris au cours de ses 64 vols réalisés entre 2016 et 2017 (hashtag American Airlines frequent flyer miles).

 

Waouh! Tu déchires Charlie_Nature.

 

Sous la pression, Jamie a fini par supprimer sa publication. Salaud d’utilisateur de film plastique (même pas du Wrapok) ! Je me suis aussi désabonné de son insta alors que Charlie_Nature compte un super follower de plus.

 

Une prise de conscience qui m’a creusé, alors j’ai tout éteint pour me préparer une omelette.

 

Richard, un mec plus conscient qu’hier et moins que demain.