Le temps et le barista

Le temps et le barista

Ce matin, j’avais le temps. Alors je l’ai pris.

 

Je m’installe dans mon hamac et je prends mon bouquin du moment.

 

La radio crépite au fond du couloir et on distingue à peine la voix nasillarde de la journaliste qui déballe certainement les mêmes nouvelles depuis 6h30. Toutes les demi-heures, la même ritournelle, le même ton neutre: “Sale temps pour les légendes de la musi…”. Je la coupe sans m’excuser et lance un vieux jazz.

 

“Take Five” de The Dave Brubeck Quartet. Un morceau à 5 temps. C’est la cymbale qui mène le tempo. C’est ce que m’a dit un ami. Lui, il est accro au jazz. Moi, j’y connais rien.

 

Dehors, c’est l’hiver. Le soleil et le froid s’amourachent pendant les quelques heures qu’offrent la journée. J’aime ce temps. L’air glacial fouette chacune de nos terminaisons nerveuses, pendant que le soleil les réconforte de ses rayons. De l’intérieur de mon cocon, le printemps n’est encore qu’un espoir.

 

A force de laisser filer mon esprit, j’ai attendu trop longtemps. Je commencerai ma lecture dans le métro. Qui est en retard, d’ailleurs. Je l’attends.

 

Entre-temps, je lis.

 

Ces mots me sautent au visage: “(…) le présent est la seule porte de la réalité. (…) Pour éprouver toute l’intensité du moment, (…) il ne faut pas penser au temps qui fut et ne pas redouter le temps qui vient. (…) L’adéquacité…”. C’est évident!

 

Alors que ces phrases résonnent violemment dans ma tête, je lève brusquement les yeux. Avec la sensation étrange qu’une éternité s’est écoulée depuis que je suis monté dans la dernière voiture du métro de la ligne 2. Mais les mêmes visages se reflètent sur les mêmes petits écrans autour de moi. Je suis rassuré. Ils n’ont pas remarqué mon voyage dans le temps.

 

L’adéquacité fait toujours écho en moi lorsque j’arrive chez Starbucks. Un café latte pour me ramener sur terre et lancer le chrono de ma journée.

 

Corentin – dans cet antre du grain de qahwah, on aime le prénom -, operation manager, termine un échange houleux avec Soraya, chief barista. J’arrive trop tard. Je n’entend que la conclusion de Corentin: “On ne part pas de cette façon. Il faut laisser un temps de laps”.

 

Un temps de laps

 

Dans mon crâne, l’adéquacité et le temps de laps se heurtent violemment. Un accident frontal. Un court-circuit. Mes idées prennent feu. Je ne peux rien pour lui. Je dois sauver mon présent. Je n’ai plus de temps à perdre…