Le métro et l’humanité

Le métro et l’humanité

Comme (trop) souvent, je me dirige vers le métro. Matin brumeux. Février bat son plein. J’ajuste mes écouteurs dans le creux des oreilles, comme un soudeur règle ses lunettes pour éviter que la moindre étincelle ne puisse l’atteindre. Je lance Spotify presque machinalement. Trop endormi pour choisir un morceau, je me jette au hasard dans les limbes peu hostiles de ma bibliothèque.

 

Une dernière respiration. Je m’engouffre dans le souterrain…

 

Mon pas est lent. D’abord, parce que j’aime ça. Pourquoi devrais-je me jeter dans la gueule du loup en courant ? Pourquoi me précipiter dans les entrailles de l’enfer ? Mais c’est aussi une question pratique. Mes chaussures vernies ! Bien que conçues par un certain Docteur allemand et vendues par un commerçant anglais, elles ont tout pour m’envoyer à l’hôpital. Peur de glisser sur la patinoire de la fourmilière. Crainte de m’arracher la peau du tendon d’Achille. De tordre un orteil. Ou encore, de ne pas être adoubé par la confrérie des « mecs qui marchent avec style, même avec les yeux mi-clos ».

 

C’est Sade Adu qui m’accompagne dans cette descente aux enfers. Vous connaissez, non ? L’album Lovers Rock piqué aléatoirement par l’algorithme de l’application. Vieux, mais toujours vrai. Parmi quelques milliers de chansons, c’est « Somebody Already Broke My Heart » qui guide ma mise en terre… Mélodie tragique, mais bienveillante. Clémente et purifiante.

 

Je suis en bas des escaliers, alors que mes pieds frôlent à peine les marches, mon corps est porté par une foule enfiévrée et impatiente. Mon film commence ici. Au sous-sol. Et comme dans certaines scènes dramatiques, la musique ne colle pas avec l’image, rendant le spectacle encore plus pesant. Je m’avance. Lentement. Situation surréaliste, où la paix et la douceur qui envahissent mon corps par mes oreilles, contrastent parfaitement avec le combat mortifère qui se joue devant mes yeux. La dissonance est telle que je sens mes membres se figer. Spectateur de ce final à la fois tragique et ensorceleur, je dois, malgré moi, entrer en scène.

 

La lutte bat son plein. Ces volumes gris difformes, mais pourvus de jambes, se déplacent de plus en plus vite. Dans tous les sens. Sans cohérence. Chacun trace son sillage indépendamment de l’ensemble. S’enfoncer dans l’espace du portique, comme aspiré par une force ténébreuse. Arriver rapidement à sa destination. Se dépêcher. Se battre. Lutter contre… Horrible spectacle de cohue. Flot incessant d’âmes errantes. La foule déshumanise. Par essence, les masses tuent les individus. Le métro se transforme en échafaud.

 

Je descends sur le quai. Perdu. Déboussolé. Comme si je venais de prendre une raclée. Je suis encore debout, mais tout vacille autour de moi. Je commence à manquer d’air. L’impression que tous ces visages guerriers me fouillent du regard. Je baisse instinctivement la tête. Le combattant du transport en commun est impitoyable. Il montre les dents pour ne pas se retrouver dans mon état. Comme je le comprends…

 

J’entre dans la rame comme un mort de faim. Sauf que j’ai soif. Soif d’un peu d’humanité. Besoin d’une bouffée de douceur. Une once d’indulgence pour ma faiblesse de ce matin. Je désespère. J’agonise. Mes bras sont inertes. Je me vois. Je suis pathétiquement immobile. Sans réaction. Ma gorge se serre. Je voudrais sourire, mais cela m’est impossible. Je m’installe sur une banquette. Personne ne réalise que j’étouffe. Je vais crever… Donnez-moi de l’oxygène. Vous ne voyez pas que je crève ?

 

Un geste élémentaire pourrait me sortir de ce mauvais pas. C’est ce qu’ils font tous. Mais pas moi. Pas ce matin. Non ! Je me refuse à aller chercher de l’aide dans mon téléphone. Je ne veux pas de cette bouée artificielle. De ce palliatif. Je veux m’en sortir sans drogue. C’est pourtant simple : de l’amour virtuel. Du « j’aime » gratuit. Du « je suis aimé » à la pelle. De la reconnaissance et de la compassion, même virtuelle, pourquoi s’en priver ? 10 cm² qui sauvent des vies tous les jours.

 

Je me l’interdis. Ce matin, je préfère “mourir”. De toute façon, je n’ai pas la force.

 

Sade achève insensiblement son chant du cygne. Je cède. Cesária Évora et Marisa Monte sont dans la liste d’attente. Prêtes à me donner le coup de grâce. Mes fossoyeurs entonnent « É doce morrer no mar » (« Il est doux de mourir en mer »). Ma tombe est parée. Je regarde autour de moi. Personne ne voit la même scène. Je n’ai plus aucun espoir. Je ne me relèverai plus aujourd’hui.

 

Un dernier souffle atone et pesant.

 

Aussi inespéré que soudain, la dame en face de moi fait mine de lever les yeux. Cela dure quelques millièmes de seconde, mais j’y crois. La foi du désespoir ! Comme un réflexe, je cherche désespérément ses yeux. De petite taille, mais étrangement étirés. Deux fentes à peine perceptibles, tant elles font corps avec ses rides creusées. Des plis, taillés par tant de larmes et de rires, qu’ils en disent davantage que n’importe quelle parole. Son menton se redresse. Son regard n’est plus connecté à l’appareil blotti dans le creux de ses mains. Elle a eu sa dose et s’apprête à se réveiller. Je suis là, Madame ! Madame ! Iciii ! Je crie de toutes mes forces, mais aucun son ne sort de ma bouche ! Cet instant se prolonge pendant une éternité…

 

Une éternité…

 

Le battement d’ailes de ses courtes paupières. Ses cils quasi inexistants suivent le mouvement. Ses yeux sourient. Elle me voit. Je suis vivant. On se regarde furtivement. Un quart de seconde au plus… Plus, ce serait un abus pour les êtres peureux que nous sommes. La fenêtre ouverte sur notre intérieure resterait trop longtemps ouverte, au risque d’ébrécher l’armure. Quoi qu’il en soit, cela m’a suffi. J’ai aperçu un semblant de vie. Une lumière fugace, mais revigorante. Un peu d’humanité. Ma jauge d’énergie repart à la hausse.

 

Je récupère lentement la force de sourire aux murs.

Je n’ai pas pu rêver ça.