Le détail et le portique de sécurité
Pour Nietzsche, le diable se cache dans les détails. D’autres considèrent que c’est Dieu qui s’y niche. Ou peut-être que les deux s’y livrent une guerre céleste.
Peu importe. Une chose est certaine : il y a de la place dans le plus petit des détails. Mieux. Les détails sont tout. Nous sommes les détails de l’humanité. Sommes-nous pour autant négligeables ?
Mais peu importe. Le méticuleux, le perfectionniste et le zélé savent que le détail révèle l’ensemble. La goutte d’eau en dit autant sur l’océan que la vague. Bouddha ne dit pas autre chose. Et même Carlos est d’accord.
Peu importe. Ce n’est pas là que je voulais aller. C’est le métro qui m’a conduit ici. Un détail dans le métro. De ceux qui dévoilent un tout. Un détail duquel on peut induire une vérité globale. Un semblant de vérité, au moins.
Mais peu importe. Les portiques de sécurité étaient en panne. Donc ouverts. Libérant ainsi le passage à la foule. Un incident courant, mais pas anodin. Ce matin, je me suis arrêté. Figé par ce recul qu’impose la conscience du présent. Mes pieds bétonnés au sol de la station Louise, j’ai observé pendant trois minutes. Une éternité dans l’espace-temps de l’usager des transports en commun, prêt à sanctionner d’un coup d’épaule ou d’un grognement tout geste qui sort de ce qui est attendu.
J’ai observé cette masse grisâtre d’êtres humains qui s’engouffre dans ces entonnoirs métalliques. Ces bétaillères modernes. Mon corps a vacillé, mais pas mon esprit. La révélation était importante. Je me suis d’abord demandé pourquoi? Et puis, j’ai compris ce tout, taillé dans le détail : le monde se divise en deux catégories de personnes.
Il y a ceux qui passent les portiques ouverts sans sourciller. Instinctivement, sans autre geste qu’un léger déhanché pour se faufiler de trois quarts dans la brèche. Sans hésiter.
Et puis, il y a les autres. Ceux qui — malgré l’ouverture béante — dégainent machinalement leur badge et le font retentir sur la borne. Un geste appris et répété. Pourquoi ne pas le reproduire ce matin ?
Le monde est ainsi constitué de ces deux espèces d’homo sapiens. Aucun jugement de valeur. Juste un détail.