Author: Nelson GS
L’art d’entreprendre dans la tech
Healthy food for everyone at anytime
De solides fondations, de belles perspectives
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20 ans, l’âge idéal pour partir à l’aventure !
Le bonheur en trois mots ? Less is more
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L’avocate-entrepreneuse ou l’art de dépoussiérer la toge
« La vie n’a de sens que si tu réalises tes rêves »
La valorisation ? Élément-clé d’une levée de fonds
L’Olympe de la recherche nucléaire
Financement : et pourquoi ne pas vendre vos factures ?
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Des briques et des ailes
No talk, all action!
Ils ont mis les voiles, cap sur l’entrepreneuriat
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Voyage au cœur d’IRIS
Le chainon manquant du private equity
Équation en terre inconnue
Une utopie nécessaire
Revenir à de meilleures bases?
Le capital humain: moteur du développement durable
Les matériaux du nucléaire à l’épreuve du vieillissement
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L’Asie au cœur, Solvay dans le sang
Protection des données: enjeu pour l’avenir
Note pour avant-hier #4
Note pour avant-hier #4
La musique est une machine à remonter le temps.
Des visages et des traits
Des visages et des traits
Combien de visages croisés? De traits délaissés.
Des tronches, des frimousses, des gueules, des minois frôlés.
Moments volés.
Ces miroirs.
Reflets de l’âme.
Un regard comme un exutoire.
Des drames.
Combien de trésors dissimulés derrière des barreaux insoupçonnés?
Cette richesse.
Emprisonnés.
Des récits. Des histoires. Des vécus.
De l’ivresse.
Combien? Combien?
Tant de mines déconfites, de figures bien faites.
Tant de sourires rendus, de soupirs perdus.
Retenir ses larmes.
Tant d’expressions qui désarment.
Ces mots tus. Ces regards suspendus.
Ces instants ratés. Ces chances négligées.
Combien de faces chiffonnées?
De secrets préservés.
Combien de fissures dérobées?
De lisses étendues encore à façonner.
Combien de moues tordues par la vie?
De masques percés.
Combien d’yeux rieurs, de bouches en coin, de fronts plissés, d’oreilles tendues?
Ces bonheurs. Ces souffrances.
Exposées.
Sur le visage, des plis.
Des rivières. Des cratères.
Ces cicatrices enracinées.
Combien de visages dans les mains?
Combien? Combien?
D’humains.
D’ici. D’ailleurs. De partout.
De l’innocence.
Des museaux enfantins.
Rieurs.
Des faciès éteints.
De la présence.
Des fous.
Nous.
Combien de visages croisés? D’expressions épiées.
Combien de souvenirs gravés?
Dévisager.
Contempler.
Combien de cous gonflés, de nez tendus, de sourcils froncés?
Combien de regards fatigués, de langues pendues, de mentons serrés?
Des joues pleines.
Des lèvres exsangues.
Sans peine.
Mille fois.
Combien de fois surpris? Combien de fois déçu?
Combien de fois charmé? Combien de fois blasé?
Combien d’erreurs? Combien de méprises?
De jugements à la hâte.
De surprises.
Sans peur. Sans convoitise.
Intensément.
En cachette ou a découvert.
Furtivement.
Dans les yeux ou de travers.
Un visage comme un monde.
La terre plate.
Les observer. Trop.
Les oublier.
Recommencer.
Combien de visages croisés? De traits délaissés.
Des gencives et des boucles
Des gencives et des boucles
Je sors de chez le dentiste. Je n’ai jamais compris l’aversion du commun des mortels pour ces arracheurs de dents… Moi j’adore ça! Allez chez le médecin des chicots? Un plaisir! Au même titre qu’un tour chez le coiffeur. D’ailleurs, je les fréquente tous les deux régulièrement.
Mais je suis probablement chanceux: ma dentiste est toujours extrêmement bien coiffée. Une tignasse rousse et bouclée aux reflets cuivrés, à faire pâlir Jessica Rabbit. Mon coiffeur? Il possède une dentition irréprochable qui rendrait jaloux n’importe quel Roger (Rabbit). Des mandibules symétriques, des gencives en bonne santé et un alignement quasi militaire des canines et des incisives.
Confortablement installé dans leurs fauteuils respectifs, je savoure chaque instant. Avec un professionnalisme hors pair, chacun s’affaire avec talent autour de mon crâne. Des soins prodigués avec délicatesse et savoir-faire. Plus que le résultat, ce qui m’intéresse c’est l’expérience. Le voyage, plus que la destination.
Comme le confessionnal à une époque, coiffeurs et dentistes sont les confesseurs d’aujourd’hui. Chacun recueillant avec sobriété et un intérêt, aussi feint qu’essentiel, les aveux de leurs ouailles. Les mains dans les cheveux ou les bras motorisés dans la bouche, ces experts de l’écoute — ou de l’oreille, finalement — jouent un rôle essentiel pour la santé mentale de leurs « patients » et contribuent à renforcer la cohésion sociale.
Le cabinet et le salon, ces isoloirs d’aujourd’hui.
Je sors de chez le dentiste, donc. Une nouvelle fois, merveilleux. Roumaine d’origine, bredouillant quelques bribes de français, le Dr Choukalescu a comme d’habitude tenu le crachoir. Bercé par son doux accent, je me laisse aller à dévider mon chapelet d’états d’âme. Consciencieuse, elle m’écoute toujours religieusement. Une conversation que je n’oublierai pas de si tôt.
Dr Choukalescu : « Ouvri bouch sivoplé. »
Moi : « Humphhh, humphhh, houaïe… humphhh ! »
Dr Choukalescu : « Bousoin doutartach la dent. »
Moi : « Humphhh? Gluuup… Humphhh, mmhuuumhhh?! »
Dr Choukalescu : « Souçante ouros. »
Merci Docteur! C’était hier et j’ai encore besoin de parler.
Heureusement, c’est dimanche, le jour sacré de la mèche!
Instagram et les œufs
Comme tous les lundis après-midi, je faisais défiler le fil de mon compte Instagram, au même rythme que les Népalais font tourner les mani chuskor. Alors que les pieux asiatiques déroulent les mantras inscrits sur ces cylindres pour répandre des prières dans les airs, je dévidais un flot ininterrompu d’images disparates au sein de mon crâne déjà saturé. Tantôt l’œil s’accroche à une figure géométrique réussie, tantôt le cœur se serre sur un paysage lointain… Ce jour-là, c’est mon estomac qui a freiné la saignée de photos. L’objet ? Une vidéo d’œufs pochés !
J’ai une passion pour les œufs. Souvent incomprise, j’ai tendance à la dissimuler et à la vivre en totale discrétion. Dans le noir, entre 5 et 6 heures du matin. Parfois, pendant un midi solitaire. Inventif, je suis toujours à la recherche de nouvelles techniques de cuisson.
L’œuf poché.
Je l’ai découvert assez tard. Même si j’en avais déjà entendu parler lors de congrès internationaux d’œufologie ou de rassemblements d’œufologues anonymes, je n’avais jamais mis le palais dessus. C’est en Écosse — pays nettement plus ouvert en la matière — que j’ai vécu ma première expérience.
Un jeudi. Aux alentours de 9 heures, dans la petite bourgade de Callander, sur la A84 qui relie Édimbourg à Fort William, à l’entrée du Parc national du Loch Lomond et des Trossachs. Au rez-de-chaussée de la charmante Coppice House, Andrew s’active depuis 7 heures du matin pour servir ses hôtes. En me proposant deux splendides œufs pochés, il n’a certainement pas conscience de l’expérience magique qu’il est sur le point de me faire vivre. Il y avait peut-être aussi du saumon, du pain et de la confiture à l’orange matinée d’un Pure Malt des Highlands. Je ne sais plus… Les œufs pochés ont éclipsé tout le reste !
Depuis lors, les œufs pochés — bio évidemment, je ne suis pas une bête — font partie intégrante de mon rythme alimentaire, grâce à une technique très élaborée.
Les outils ?
- un petit pot circulaire en céramique durable du Sri Lanka — on sait se tenir dans la famille ;
- du film transparent de la marque Wrapok — un minimum pour les vrais ;
- de l’huile d’olive extra vierge de l’Azienda agricola Fratelli Cosseddu du village de Santu Lussurgiu dans la Province d’Oristano — vous connaissez mieux peut-être ? ;
- une casserole en fonte émaillée Le Creuset — je creuse la piste d’une alternative plus écologique ;
- de l’eau du robinet — livrée grâce à un mitigeur de la marque allemande Dornbracht — du sérieux donc.
La méthode ?
- faites bouillir l’eau dans la casserole ;
- placez un carré de 20 cm² de film transparent dans le fond du pot de céramique ;
- cassez délicatement l’œuf et lovez-le douillettement dans le film en ajoutant un filet d’huile d’olive ;
- repliez les bords du carré de film, faites un nœud et plongez-le dans l’eau bouillante ;
- après 3 minutes et 27 secondes, retirez-le de l’eau et déballez ;
- dégustez !
Pourquoi je vous parlais d’œufs déjà ? Ah oui, mon compte Instagram ! Comme deux ou trois autres personnes, je follow le messie de la cuisine anglaise, Jamie Oliver. Quelle ne fut pas ma surprise (et mon enthousiasme) en voyant qu’il publiait une vidéo détaillant ma technique de cuisson des œufs pochés ! Jamie, toi aussi ? J’ai toujours su!
Poussant le vice de ma satisfaction dans ses retranchements, je fais glisser les milliers (en quelques heures à peine) de commentaires qui s’étaient abattus sur la page. À mon grand étonnement, il n’était pas question de passionnés (comme moi), mais plutôt de détracteurs féroces qui vilipendaient notre ami Jamie. Parce qu’il ne faisait pas usage d’une huile issue de l’olivier, notre Oliver ? (ndlr je n’assume pas totalement ce jeu de mots) Non ! L’objet du scandale : le film plastique !
D’abord interpellé, avant d’être interloqué et pour ne pas finir interné, je me suis mis à réfléchir. Mais pourquoi tant de haine ? Pourquoi les œufs pochés sont-ils toujours victimes de l’opprobre et de l’infamie ? Au hasard, je me suis arrêté sur l’expression punitive d’une certaine Charlie_Nature dont la mini-bio insta indique : « young traveler • save the planet • yoga lifestyle forever • foodie addict • peace, unicorns and rainbows ». Un résumé qui donne un certain crédit à son commentaire acide. Elle maîtrise certainement le sujet. Et pour cause, Jamie en prend pour son grade, accusé d’être un criminel et d’inciter au meurtre de la planète par son comportement totalement irresponsable. Ouch !
Le verbe de Charlie_Nature était tellement acerbe, mais sincère, que je ne pouvais que comprendre, dans un premier temps, et de partager, dès l’instant suivant, sa courageuse et authentique position.
Jamie, ce démon !
Totalement convaincu par la jeune femme originaire du Missouri, mais installée à Melbourne (il y fait plus chaud), j’ai pris la peine de parcourir son compte Instagram. Des photos plus belles les unes que les autres.
Son incroyable trip en 4×4 dans les dunes dubaïotes, ses croisières en catamaran et ses plongées (certainement uniques) en mer d’Andaman, son expérience à dos d’éléphant (Papatayo, c’est toi ?), son inoubliable road trip en camper à travers l’Amérique du Sud, ses innombrable coffee latte (hashtag barista), brunchs et autres glass of red wine on a sunset. Sans oublier, ses récurrents et extraordinaires clichés du ciel, pris au cours de ses 64 vols réalisés entre 2016 et 2017 (hashtag American Airlines frequent flyer miles).
Waouh! Tu déchires Charlie_Nature.
Sous la pression, Jamie a fini par supprimer sa publication. Salaud d’utilisateur de film plastique (même pas du Wrapok) ! Je me suis aussi désabonné de son insta alors que Charlie_Nature compte un super follower de plus.
Une prise de conscience qui m’a creusé, alors j’ai tout éteint pour me préparer une omelette.
Richard, un mec plus conscient qu’hier et moins que demain.
Le métro et l’humanité
Le métro et l’humanité
Comme (trop) souvent, je me dirige vers le métro. Matin brumeux. Février bat son plein. J’ajuste mes écouteurs dans le creux des oreilles, comme un soudeur règle ses lunettes pour éviter que la moindre étincelle ne puisse l’atteindre. Je lance Spotify presque machinalement. Trop endormi pour choisir un morceau, je me jette au hasard dans les limbes peu hostiles de ma bibliothèque.
Une dernière respiration. Je m’engouffre dans le souterrain…
Mon pas est lent. D’abord, parce que j’aime ça. Pourquoi devrais-je me jeter dans la gueule du loup en courant ? Pourquoi me précipiter dans les entrailles de l’enfer ? Mais c’est aussi une question pratique. Mes chaussures vernies ! Bien que conçues par un certain Docteur allemand et vendues par un commerçant anglais, elles ont tout pour m’envoyer à l’hôpital. Peur de glisser sur la patinoire de la fourmilière. Crainte de m’arracher la peau du tendon d’Achille. De tordre un orteil. Ou encore, de ne pas être adoubé par la confrérie des « mecs qui marchent avec style, même avec les yeux mi-clos ».
C’est Sade Adu qui m’accompagne dans cette descente aux enfers. Vous connaissez, non ? L’album Lovers Rock piqué aléatoirement par l’algorithme de l’application. Vieux, mais toujours vrai. Parmi quelques milliers de chansons, c’est « Somebody Already Broke My Heart » qui guide ma mise en terre… Mélodie tragique, mais bienveillante. Clémente et purifiante.
Je suis en bas des escaliers, alors que mes pieds frôlent à peine les marches, mon corps est porté par une foule enfiévrée et impatiente. Mon film commence ici. Au sous-sol. Et comme dans certaines scènes dramatiques, la musique ne colle pas avec l’image, rendant le spectacle encore plus pesant. Je m’avance. Lentement. Situation surréaliste, où la paix et la douceur qui envahissent mon corps par mes oreilles, contrastent parfaitement avec le combat mortifère qui se joue devant mes yeux. La dissonance est telle que je sens mes membres se figer. Spectateur de ce final à la fois tragique et ensorceleur, je dois, malgré moi, entrer en scène.
La lutte bat son plein. Ces volumes gris difformes, mais pourvus de jambes, se déplacent de plus en plus vite. Dans tous les sens. Sans cohérence. Chacun trace son sillage indépendamment de l’ensemble. S’enfoncer dans l’espace du portique, comme aspiré par une force ténébreuse. Arriver rapidement à sa destination. Se dépêcher. Se battre. Lutter contre… Horrible spectacle de cohue. Flot incessant d’âmes errantes. La foule déshumanise. Par essence, les masses tuent les individus. Le métro se transforme en échafaud.
Je descends sur le quai. Perdu. Déboussolé. Comme si je venais de prendre une raclée. Je suis encore debout, mais tout vacille autour de moi. Je commence à manquer d’air. L’impression que tous ces visages guerriers me fouillent du regard. Je baisse instinctivement la tête. Le combattant du transport en commun est impitoyable. Il montre les dents pour ne pas se retrouver dans mon état. Comme je le comprends…
J’entre dans la rame comme un mort de faim. Sauf que j’ai soif. Soif d’un peu d’humanité. Besoin d’une bouffée de douceur. Une once d’indulgence pour ma faiblesse de ce matin. Je désespère. J’agonise. Mes bras sont inertes. Je me vois. Je suis pathétiquement immobile. Sans réaction. Ma gorge se serre. Je voudrais sourire, mais cela m’est impossible. Je m’installe sur une banquette. Personne ne réalise que j’étouffe. Je vais crever… Donnez-moi de l’oxygène. Vous ne voyez pas que je crève ?
Un geste élémentaire pourrait me sortir de ce mauvais pas. C’est ce qu’ils font tous. Mais pas moi. Pas ce matin. Non ! Je me refuse à aller chercher de l’aide dans mon téléphone. Je ne veux pas de cette bouée artificielle. De ce palliatif. Je veux m’en sortir sans drogue. C’est pourtant simple : de l’amour virtuel. Du « j’aime » gratuit. Du « je suis aimé » à la pelle. De la reconnaissance et de la compassion, même virtuelle, pourquoi s’en priver ? 10 cm² qui sauvent des vies tous les jours.
Je me l’interdis. Ce matin, je préfère “mourir”. De toute façon, je n’ai pas la force.
Sade achève insensiblement son chant du cygne. Je cède. Cesária Évora et Marisa Monte sont dans la liste d’attente. Prêtes à me donner le coup de grâce. Mes fossoyeurs entonnent « É doce morrer no mar » (« Il est doux de mourir en mer »). Ma tombe est parée. Je regarde autour de moi. Personne ne voit la même scène. Je n’ai plus aucun espoir. Je ne me relèverai plus aujourd’hui.
Un dernier souffle atone et pesant.
Aussi inespéré que soudain, la dame en face de moi fait mine de lever les yeux. Cela dure quelques millièmes de seconde, mais j’y crois. La foi du désespoir ! Comme un réflexe, je cherche désespérément ses yeux. De petite taille, mais étrangement étirés. Deux fentes à peine perceptibles, tant elles font corps avec ses rides creusées. Des plis, taillés par tant de larmes et de rires, qu’ils en disent davantage que n’importe quelle parole. Son menton se redresse. Son regard n’est plus connecté à l’appareil blotti dans le creux de ses mains. Elle a eu sa dose et s’apprête à se réveiller. Je suis là, Madame ! Madame ! Iciii ! Je crie de toutes mes forces, mais aucun son ne sort de ma bouche ! Cet instant se prolonge pendant une éternité…
Une éternité…
Le battement d’ailes de ses courtes paupières. Ses cils quasi inexistants suivent le mouvement. Ses yeux sourient. Elle me voit. Je suis vivant. On se regarde furtivement. Un quart de seconde au plus… Plus, ce serait un abus pour les êtres peureux que nous sommes. La fenêtre ouverte sur notre intérieure resterait trop longtemps ouverte, au risque d’ébrécher l’armure. Quoi qu’il en soit, cela m’a suffi. J’ai aperçu un semblant de vie. Une lumière fugace, mais revigorante. Un peu d’humanité. Ma jauge d’énergie repart à la hausse.
Je récupère lentement la force de sourire aux murs.
Le désordre extérieur et la paix intérieure
Le désordre extérieur et la paix intérieure
J’avais besoin de me concentrer. De connecter mes ressources intérieures. De recouvrer cette sérénité, seule capable de fournir un ouvrage de qualité. Créer en étant présent. Produire en étant conscient. Retrouver l’apaisement. Cet espace de tranquillité personnelle. Plonger à l’intérieur de soi pour chercher la paix… Celle qui réconcilie.
Alors je me suis isolé dans un café bondé et bruyant. Rien ne légitime autant la solitude que la présence intensive d’autrui.
Un homme debout et un homme couché
Un homme debout et un homme couché
Assis confortablement.
Genoux pliés. Chevilles croisées. Coudes déposés.
Je lisais « Un homme debout » de Franck Lopvet.
L’histoire d’un gars qui avait des rhumatismes.
Un livre puissant.
Une véritable claque qui a fini de m’allonger.
Couché inconfortablement.
Lombaires analgésiées. Nuque crispée. Crâne anesthésié.
J’essaye de m’en remettre. De réfléchir aux paradoxes qu’il décrit.
Tout est polarisé. Qu’il dit!
Essayer de se mettre debout, c’est refuser l’état allongé.
Impossible de me relever.
Un homme couché.
Le tatoueur et la châtaigne
Le tatoueur et la châtaigne
Dernièrement, je me suis rendu chez mon tatoueur. Le mec est une crème. Et comme je cherchais des décorations de Noël…
Son nom? Luc.
Luc est tatoueur de père en fils. Né d’une famille de 13 enfants, d’une mère avocate et d’un père flûtiste. Luc a grandi à l’air libre, profitant des larges espaces du centre de Bruxelles. Même s’il a commencé par s’amouracher d’un vieil accordéon à trois rangées qui traînait dans la maison familiale, c’est le tatouage qui l’a pris. Personne n’a jamais vraiment compris pourquoi…
Très tôt, il commença à dévorer les œuvres d’Alain Prost. Une source d’inspiration intarissable. À l’école, Luc passait plus d’heures à gribouiller sur une feuille qu’à jouer à la marelle. Pastels, gouaches, crayons de couleur, tout y passait. Arbres, papillons, chenilles, châtaignes ou copains de classe, tout était sujet pour son talent naissant.
Plus tard, à l’adolescence, son oncle par alliance Công Minh (plus connu sous le sobriquet de « l’équitable »), taxidermiste de métier, lui offrit un djembé. Ce fut le déclic. Luc avait 24 ans. Son djembé sous le bras, il décide de devenir tatoueur professionnel.
Je vous passe les détails de sa vie sentimentale. Sandrine. Sa femme. Amour de jeunesse. Rencontre fortuite dans une soirée « Loubards, You Gotta Love It ». Coup de foudre à la troisième Tequila. Rendez-vous pris. Le repas romantique? Ce sera à la Pizzeria du coin: « Da Momo ». Une margherita du chef à partager et un pichet de rosé bien glacé… Pesé, c’est emballé. Sandrine ne le quittera plus. 4 marmots plus tard, Luc et Sandrine ne se parlent plus que par onomatopées et tout le monde est ravi.
Mais revenons à Luc.
Même s’il arbore un portrait du groupe suédois Dying Fetus sur l’ensemble de son dos, gras et difforme, Luc est un cœur tendre. Un poète. Il adore sentir la douceur de sa barbe entre ses petits doigts boudinés. Il a une passion non dissimulée pour les coupe-ongles et n’hésite pas à s’affairer à la tâche en public. L’un de ses pêchés mignons? Le tofu en papillotes à l’aneth. Luc ne résiste pas non plus à une petite ballade chez Ikea… Fragments d’une jeunesse à crapahuter au parc de la Porte de Hal.
Luc s’est fait sa petite clientèle. “Des loubards et des puceaux”, comme il l’affirme affectueusement. Dans le monde du tattoo, il est connu comme « Luc la Châtaigne ». En effet, il s’est rapidement spécialisé dans l’art de figer les châtaignes sur la peau de victimes consentantes. Un artiste.
« Tu sais, Sandrine, je n’y suis pour rien, c’est la châtaigne qui m’a choisi », dit-il souvent (NDLR Luc appelle tout le monde « Sandrine », va savoir pourquoi?). « As-tu remarqué cette forme remarquable? Mince, coriace, brune et brillante. La beauté incomparable de ces traits. Et ce bogue? L’as-tu bien observée, Sandrine? Sais-tu que la châtaigne est un akène, formé d’une masse farineuse enveloppée d’une écorce lisse de couleur brun rougeâtre appelée le tan? Ah ben, non, tu l’ignorais pauvre @&#$!!! Y’a rien qui t’intéresse… »
Luc s’emballe toujours un peu, lorsque l’on discute châtaignes. Un poète.
« Mais, attention, celui qui rentre dans mon shop et qui me commande un marron… C’est dans la tronche qu’il le prend! »
J’essaye subtilement de dévier la conversion. Après tout, j’étais venu pour des décorations de Noël.
Étrangement, Luc n’a rien à m’offrir.
Je m’en vais.
Le dimanche et le lundi
Le dimanche et le lundi
On est dimanche. J’adore le dimanche, parce que c’est le milieu de la semaine… Ce jour entre le samedi et le lundi, deux espaces temporels qui n’ont rien en commun. Aucune affinité. Deux cultures opposés. Des us et coutumes aux antipodes. Le dimanche est une frontière. Un havre de paix entre deux mondes qui se déchirent. Surtout, lorsqu’il pleut, comme ce jeudi soir.
Peu importe, je n’aime pas les calendriers. Ni les montres d’ailleurs. Encore moins les agendas. J’ai eu une tendresse pour le filofax. Mais cela m’est passé. Un amour de vacances, éteint par la difficulté à trouver des recharges.
Un calendrier… C’est vrai que je n’aime pas ça! Pourtant, j’y suis soumis comme peu. Organisé, fidèle, obéissant, structuré, jaloux, complet. Que veut-il de plus? Me pousser à bout? Il ne me laisse pas en paix. M’appelle sans cesse. Me rappelle. M’alerte. Me conditionne. M’ordonne. Me guide. M’attache. M’enferme.
On est dimanche soir. J’ai pris un café. Un de plus. Pourtant, je préfère le thé. Je voudrais crier, mais, c’est presque Noël et mon sapin dort. Je ne voudrais pas réveiller ses aiguilles. Belles et fragiles. En polymères thermoplastiques. Je voudrais crier, car je devais bosser. J’avais plein de choses à faire. C’est mon calendrier qui le dit.
Alors je n’ai rien fait. Logique.
J’avais plusieurs articles à terminer. L’un d’entre eux cause de soudure thermique et de matériaux réfractaires. C’est un thème de lundi, pas de dimanche. Le dimanche est pour la folie. L’absurdité. L’incohérence et la déraison.
Ce texte-ci est une ruse. Un tour de passe-passe pour gruger mon agenda. Ce tyran. Je tape sur le clavier. Il pense que le travail est fait. Que du contraire…
J’ai pris du retard. Accumulé. Demain matin, mon calendrier va disjoncter… Tant pis, on sera lundi. Un autre monde. Une autre vie!
Note pour avant-hier #3
Note pour avant-hier #3
J’ai toujours préféré la durée à la vitesse.
Pour tout.
La routine et le miroir de la salle de bain
La routine et le miroir de la salle de bain
Nous sommes le principal vecteur de notre routine. Elle n’est pas notre prison. Nous sommes nos propres geôliers.
Chaque matin, le même visage, les mêmes expressions, les mêmes réactions. Prisonniers de notre corps et de notre esprit, nous reproduisons invariablement les mêmes schémas.
Changez le décor, c’est toujours le même acteur sur les planches. Celui que vous connaissez par cœur. Par raison, surtout. Une chose est certaine: on a déjà vu ce film précédemment.
Un matin. Un lundi matin. La pluie. Une liste interminable de tâches à faire. Un peu de plaisir. Du travail. Beaucoup de terrain conquis. Quelques surprises au rendez-vous. Le miroir de la salle de bain… Un sentiment de déjà vu. De déjà vécu. Un éternel recommencement.
La routine est une fatalité. Nous sommes le visage de ce traintrain. L’incarnation de cette destinée. Les yeux de ce puits. Impossible d’y échapper.
L’accepter est la seule issue. S’accepter. La connaître. Se connaître. L’aimer. S’aimer.
Le joueur d’échecs et la surprise
Le joueur d’échecs et la surprise
Je m’appelle Lev.
Je suis un joueur d’échecs. J’anticipe. Les coups s’enchaînent dans l’antre de mon crâne avant même que mon cavalier n’ait sauté mon pion. C’est plus fort que moi. Je regarde l’échiquier et les mouvements se déploient dans ma tête. Contre ma propre volonté. Si je bouge ma tour, il déplacera sa reine en E5, je pourrai riposter avec mon fou pour provoquer l’ouverture de son cavalier. Je joue avec les blancs ou les noirs. Indifféremment. Je vois trop loin. Ai-je confiance en mon instinct ? Le faudrait-il ?
La vie est-elle un jeu d’échecs ? Le faudrait-il ?
Contre ma propre volonté, j’anticipe. J’agis en pensant aux coups qui vont venir. Je prévois ma riposte et ses effets. La réaction et la sur-réaction. Contre ma propre volonté. Comme Mirko Czentović, je n’ai pas besoin d’échiquier pour élaborer des tactiques dont je ne veux pas. Nul besoin de pré vert pour appliquer mon 4-4-2. Il se dessine mentalement sans mon consentement. Je n’ai rien demandé, mais je vois déjà les joueurs évoluer. Je sais déjà ce que je leur dirai à la mi-temps, alors que le match n’a pas encore commencé. Mais je veux vivre le match sans tout ça. Mais ni le foot ni les échecs ne sont la vie.
Confiance en soi. En moi…
Dans ces moments là, avant l’action, lorsque chaque camp ressent le vent souffler sur le futur champ de bataille, le torse est bombé. La confiance envahit chacun des pores de mes soldats. Je crois en la stratégie, même si parfois elle est inconsciente. Fragile? Cela va fonctionner. Il réagira comme ça et BAM, on passera par le flanc droit. Ou le gauche. L’ouverture, il va la créer. Et moi je vais en profiter ! Pas pour lui faire mal. Non… Mais parce qu’aux échecs, il faut avoir au moins un coup d’avance. Dit-on. Pas pour écraser l’adversaire, mais pour ne pas être soi-même vaincu. La foi en mon plan fait gonfler la confiance en soi. En moi…
Tout s’écroule !
Mais aux échecs, comme dans la vie, aucun joueur n’a une vision parfaite du jeu. Je n’avais pas prévu les diagonales de sa reine, alliées au saut de son dernier cavalier. Ni même cette satanée tour et ces mouvements rectilignes. Tout s’écroule ! La réponse attendue n’aura pas lieu. Le château de cartes mental s’effondre aussi vite qu’il ne s’est construit. Aussi instinctivement et machinalement. Mon monde s’écroule. Je m’accroche aux branches pendant ma chute du 33° étage. Réagir… Il va falloir réagir. Ne rien montrer de la déstabilisation subie. Créer l’illusion que le coup pris par surprise était prévu. Prendre un crochet dans le menton et sourire, malgré la réduction en miettes de la mâchoire. Sourire froidement. Avec les dents. La confiance, qui était à midi, est maintenant à 6h.
Accepter de perdre ? Le faudrait-il ?
Être un bon joueur d’échecs, c’est accepter de perdre la partie. C’est voir ses plans s’effondrer sous l’impulsion de l’imprévu. Sous l’action d’une tour ou d’un fou. Tout maîtriser, tout anticiper, c’est construire un château de sable. Pourquoi investir autant d’énergie dans une entreprise aussi fragile ?
Être le sable. Ne pas craindre les pas sur soi. Prendre leur forme, parfois solidement, souvent souplement. L’accepter. Ne pas compter les pieds, plus ou moins amicaux, qui fouleront son étendue. Croire que chacun de ses grains, chacune de ses parcelles jouera le jeu, tirera dans le même sens. Ne pas craindre les empreintes. Les cicatrices. Avoir confiance en la mer, en sa capacité à adoucir ces traces déformantes. Encaisser à la vitesse de la main qui balaie l’échiquier de son revers. Commencer une nouvelle partie. Mieux jouer. Différemment. Sans tactique. Je ne veux plus anticiper. Pas tout. Je veux ressentir le jeu et ses opportunités. Sans que ma confiance ne fasse le tour de l’horloge.
J’ouvre en orang-outang… 1. b4 !
Je ne gagnerai peut-être pas.
Peu m’importe! Je veux juste jouer. Encore et encore…
Lev, ex-joueur d’échecs de l’Ex-URSS
L’infini et le rectangle de lumière
L’infini et le rectangle de lumière
L’infini est tout. L’élément divin de l’aventure humaine sur Terre. L’infini des possibilités, des explications, des chances, des vérités, des idées et des solutions. Et ainsi de suite. À l’infini.
L’infini est, par essence, non maîtrisable. Un simple préfixe nous fait basculer dans un monde qu’on ne contrôle plus. La différence se résume à deux lettres « IN ».
L’être humain n’a pourtant eu de cesse de tenter d’encadrer l’insaisissable. De lui imposer des limites. De déterminer, préciser, d’encadrer cet espace qui nous échappe. Au cours des siècles, la philosophie, le droit, la politique, la science se sont occupés de l’infini.
En vain. On ne peut battre l’infini. L’homme est limité au monde fini, peut-être. Mais l’infini continue d’exister, par ailleurs. Sans nous, puisque, si nous pouvons le concevoir avec nos moyens limités, nous préférons nous en détourner.
Pourtant, l’infini est là, présent chaque matin. Lorsqu’on choisit de lever les yeux au Ciel. De porter son regard à 360 degrés. De scruter un visage. Une infinité de détails peuvent accrocher notre attention, d’innombrables sentiments et idées peuvent nous traverser. Nous percuter. Nous emmener ailleurs. Partout. À l’infini. La tête qui tourne. L’expérience de l’infini, c’est ce vertige.
Ce matin encore, l’homme a préféré s’en écarter. Le carcan est désormais de plus en plus technologique. Il fait quatre ou six pouces, voire plus. Ces rectangles de lumière sont le cadre, la finitude de notre quotidien.
Note pour avant-hier #2
Note pour avant-hier #2
Le temps n’existe que maintenant.
“Que fait-on maintenant?”
La peur et la vie
La peur et la vie
Par peur de mourir, il a arrêté de vivre. Par peur de ne plus vivre, il s’est mis à rêver. Par peur de ne pas concrétiser ses rêves, il a commencé à oublier. Par peur de ne plus se souvenir, il a fermé ses yeux.
Il les a ouverts à nouveau. C’était trop tard.
Un homme parmi d’autres.
L’amour et l’amour
L’amour et l’amour
Avoir tant de choses à exprimer, mais être sans voix.
Les doigts engourdis. Le corps lourd. L’esprit confus.
Voir défiler les tweets. Ce carrousel sans fin. Vertigineux et anxiogène. Les news, les angles, les opinions, les avis, les idées, la résistance, l’humour, la haine et l’amour. Le relativisme géographique, les décisions politiques, le communautarisme, les intérêts économiques, les religions, les guerres, l’analyse micro, la vision macro. La médaille et ses deux faces. Toujours.
Éteindre son écran pour arrêter ce défilement incontrôlable. Mais constater qu’il continue présent. Dans le crâne. Plus que jamais présent. Profondément. Mêlé à des embryons de réflexion. À de vaines tentatives d’explication. À des peurs. À des souvenirs. À ces visages croisés à travers les frontières, les gamins du Mékong, les croyants du Gange, les fantômes aborigènes, la petite fille des Lençois, le vieil homme de l’Altiplano, la petite fille mendiant dans ce tunnel de Tana, les paysans chinois, les sans-abris en face du Delhaize. C’est sans fin. Sans issue.
Le cerveau est une machine à laver infernale. Le tambour ne cesse de cogner les parois. Le linge est plein de sang.
Freiner. Ralentir le flux continu. Se mettre à rêver à la « maison ». Sous ce soleil réconfortant, la mer, l’aridité de l’Alentejo, les ruelles pavées de Porto. C’est ça. Ça doit être ça. Un cap.
Revenir à la réalité et se demander pourquoi. À quoi ça sert ? Quel est le sens de ce que je vais faire aujourd’hui ? De ce que je pourrais dire ou écrire. Quel est l’intérêt même de ces questions ?
Avoir tant de choses à exprimer, mais être sans voix.
L’amour, un gouvernail.
#Bruxelles22032016
Le détail et le portique de sécurité
Le détail et le portique de sécurité
Pour Nietzsche, le diable se cache dans les détails. D’autres considèrent que c’est Dieu qui s’y niche. Ou peut-être que les deux s’y livrent une guerre céleste.
Peu importe. Une chose est certaine : il y a de la place dans le plus petit des détails. Mieux. Les détails sont tout. Nous sommes les détails de l’humanité. Sommes-nous pour autant négligeables ?
Mais peu importe. Le méticuleux, le perfectionniste et le zélé savent que le détail révèle l’ensemble. La goutte d’eau en dit autant sur l’océan que la vague. Bouddha ne dit pas autre chose. Et même Carlos est d’accord.
Peu importe. Ce n’est pas là que je voulais aller. C’est le métro qui m’a conduit ici. Un détail dans le métro. De ceux qui dévoilent un tout. Un détail duquel on peut induire une vérité globale. Un semblant de vérité, au moins.
Mais peu importe. Les portiques de sécurité étaient en panne. Donc ouverts. Libérant ainsi le passage à la foule. Un incident courant, mais pas anodin. Ce matin, je me suis arrêté. Figé par ce recul qu’impose la conscience du présent. Mes pieds bétonnés au sol de la station Louise, j’ai observé pendant trois minutes. Une éternité dans l’espace-temps de l’usager des transports en commun, prêt à sanctionner d’un coup d’épaule ou d’un grognement tout geste qui sort de ce qui est attendu.
J’ai observé cette masse grisâtre d’êtres humains qui s’engouffre dans ces entonnoirs métalliques. Ces bétaillères modernes. Mon corps a vacillé, mais pas mon esprit. La révélation était importante. Je me suis d’abord demandé pourquoi? Et puis, j’ai compris ce tout, taillé dans le détail : le monde se divise en deux catégories de personnes.
Il y a ceux qui passent les portiques ouverts sans sourciller. Instinctivement, sans autre geste qu’un léger déhanché pour se faufiler de trois quarts dans la brèche. Sans hésiter.
Et puis, il y a les autres. Ceux qui — malgré l’ouverture béante — dégainent machinalement leur badge et le font retentir sur la borne. Un geste appris et répété. Pourquoi ne pas le reproduire ce matin ?
Le monde est ainsi constitué de ces deux espèces d’homo sapiens. Aucun jugement de valeur. Juste un détail.
La tendance et l’exception
La tendance et l’exception
Il avait une croyance aveugle: les tendances générales.
Et c’est pour cette raison qu’il adorait les exceptions.
Un statisticien
Le temps et le barista
Le temps et le barista
Ce matin, j’avais le temps. Alors je l’ai pris.
Je m’installe dans mon hamac et je prends mon bouquin du moment.
La radio crépite au fond du couloir et on distingue à peine la voix nasillarde de la journaliste qui déballe certainement les mêmes nouvelles depuis 6h30. Toutes les demi-heures, la même ritournelle, le même ton neutre: “Sale temps pour les légendes de la musi…”. Je la coupe sans m’excuser et lance un vieux jazz.
“Take Five” de The Dave Brubeck Quartet. Un morceau à 5 temps. C’est la cymbale qui mène le tempo. C’est ce que m’a dit un ami. Lui, il est accro au jazz. Moi, j’y connais rien.
Dehors, c’est l’hiver. Le soleil et le froid s’amourachent pendant les quelques heures qu’offrent la journée. J’aime ce temps. L’air glacial fouette chacune de nos terminaisons nerveuses, pendant que le soleil les réconforte de ses rayons. De l’intérieur de mon cocon, le printemps n’est encore qu’un espoir.
A force de laisser filer mon esprit, j’ai attendu trop longtemps. Je commencerai ma lecture dans le métro. Qui est en retard, d’ailleurs. Je l’attends.
Entre-temps, je lis.
Ces mots me sautent au visage: “(…) le présent est la seule porte de la réalité. (…) Pour éprouver toute l’intensité du moment, (…) il ne faut pas penser au temps qui fut et ne pas redouter le temps qui vient. (…) L’adéquacité…”. C’est évident!
Alors que ces phrases résonnent violemment dans ma tête, je lève brusquement les yeux. Avec la sensation étrange qu’une éternité s’est écoulée depuis que je suis monté dans la dernière voiture du métro de la ligne 2. Mais les mêmes visages se reflètent sur les mêmes petits écrans autour de moi. Je suis rassuré. Ils n’ont pas remarqué mon voyage dans le temps.
L’adéquacité fait toujours écho en moi lorsque j’arrive chez Starbucks. Un café latte pour me ramener sur terre et lancer le chrono de ma journée.
Corentin – dans cet antre du grain de qahwah, on aime le prénom -, operation manager, termine un échange houleux avec Soraya, chief barista. J’arrive trop tard. Je n’entend que la conclusion de Corentin: “On ne part pas de cette façon. Il faut laisser un temps de laps”.
Un temps de laps…
Dans mon crâne, l’adéquacité et le temps de laps se heurtent violemment. Un accident frontal. Un court-circuit. Mes idées prennent feu. Je ne peux rien pour lui. Je dois sauver mon présent. Je n’ai plus de temps à perdre…
Les soldes et le (ou la) parka
Les soldes et le (ou la) parka
J’adore les soldes. Cet espace d’avancée de l’espèce humaine. Ce moment de partage et de solidarité. Ces instants où l’on peut acheter sans culpabiliser. Dépenser sans se corrompre. Avoir ce que l’on ne veut pas. Posséder beaucoup pour peu.
J’adore les soldes. L’occasion unique de réviser mes capacités en calcul mental, de perfectionner ma perception des couleurs, mes aptitudes en spéléologie en milieu textile, ainsi que ma faculté à slalomer entre des obstacles.
J’adore les soldes. D’ailleurs, c’est en faisant les soldes que je suis tombé à nouveau sur lui (ou elle). Le (ou la, au choix) parka croisé bleu marine en coton léger et à quatre poches frontales, made in Bangladesh. Je l’avais repéré au début de l’automne dans une grande enseigne de la capitale. Bien rangé, sur un beau cintre. Il ne me plaisait pas du tout. Je l’avais même trouvé horrible après essayage.
Comme j’adore les soldes, je suis reparti au combat. Après plusieurs bousculades, sous les cris de bonheur et d’amour d’autres “soldeurs”, je l’ai retrouvé. Par hasard, j’avoue. Sous une montagne de vêtements, par terre. Le (ou la) parka croisé bleu marine en coton léger et à quatre poches frontales gisait là.
J’adore les soldes, donc je l’ai pris en main et je l’ai réessayé. Il y avait encore toutes les tailles. La preuve que tant son style que la qualité du tissu laissaient à désirer. Cela m’allait toujours aussi mal. Le S trop ajusté, le M trop flottant. La couleur fadasse. La longueur, aussi, prouvait le peu de soin à la conception . Trop long pour mon mètre 12. Vraiment, je ne l’aimais pas et je n’en avais pas besoin.
Alors, je l’ai acheté. A 40%, ça ne se refuse pas.
J’adore les soldes.
Note pour avant-hier #1
Note pour avant-hier #1
La solitude fait perdre pied.
L’un des plus profonds vertiges consiste à faire des choix lorsqu’on est seul. Les contraintes que nous imposent les autres sont le plus souvent des bouées salvatrices. Évidemment, on affirmera la plupart du temps le contraire…
Je nous entends souvent revendiquer la liberté. Lisez : sans amarres ! Être libre ? Alors qu’on passe notre temps à tisser des liens. Partout. À chaque instant. S’entrelacer dans le regard des autres, pour le moins, dans le cœur, au plus.
Ces contradictions qui nous définissent : dire le contraire de ce qu’on ressent. Ressentir différemment de ce qu’on pense. Finir par penser ce qu’on dit sans le sentir.
Le fan et les réseaux sociaux
Le fan et les réseaux sociaux
Comme tout le monde, j’ai appris la triste nouvelle de la mort de David Bowie. Triste pour les autres, car la vie n’est pas encore parvenue à prouver que la mort était triste pour les personnes concernées.
Mais passons.
Selon les spécialistes de la cause musicale, l’année commence mal. D’abord le décès de Michel Fugain. Je suis aussi un grand fan! Depuis ses débuts dans les années 2000. Avec le Big Bazar ou La Compagnie, puis en solo, avec des tubes magiques comme “Chante la vie chante”. Oh ouais, j’aimais bien Michel. D’ailleurs, je l’ai tout de suite tweeté:
#Triste #Delpeche
Quelques jours plus tard, c’est le grand David qui nous quitte. Waaah le choc! Un monstre sacré de la indie-pop-rock-hop-country qui s’en va. Je l’ai immédiatement WhatsAppé à mes amis: “Waaah le choc!” et je l’ai aussi tweeté:
WhatAChoc #Bowie #SoSad #QualityMusic #Genesis.
Je l’adorais! Je crois que j’ai même ses 3 albums en mp3. Mon préféré? Tout. Surtout ses morceaux avec Phil Collins. Ouais, j’adore. Le monde devait vraiment le savoir. Que je l’adore depuis toujours (au moins fin 2013). C’est pour ça que je l’ai aussi mis sur mon Facebook. J’hésitais avec “Je suis Bowie”, mais j’ai trouvé mieux: “Let’s Dance”. Plus subtil. Plus fin. Seuls les vrais fans comprendront.
Mais ça m’a énervé. Facebook. Tous ces pseudos-fans qui commentent le sujet. Ils connaissaient même pas Bowie. Qu’ils retournent écouter Rihanna. Un peu de respect pour les vrais…
Waaah le choc! Heureusement, Freddie Mercury des Rolling Stones est toujours là. Tiens, je vais le tweeter… Et s’il meurt cette année, mon mur Facebook est déjà prêt: “The Wall”.
Un grand fan de musique réseaux sociaux.
Le billet de lotto et le wanderer
Le billet de lotto et le wanderer
Lire. Jamais assez de temps. Toujours dépassés par d’autres priorités, les bouquins finissent par prendre la poussière. Tous les matins, ils me supplient de leur accorder un centième de l’attention que j’offre à ce satané téléphone. Il m’arrive d’en prendre un. Que je n’ouvre pas de la journée!
Et puis, il y a ses regains de motivation, fondés sur une envie profonde et sincère de se plonger dans ces châteaux de lettres. Ces constructions, à la fois, bancales et indéfectibles. Ces équilibres tantôt fragiles tantôt puissants, tendus entre l’auteur et son lecteur. Découvrir leurs secrets et se perdre dans leurs dédales. Oublier le réel.
Ce matin, c’est l’une de ces journées. J’en saisis un. Je prends avec conviction l’un des derniers Sylvain Tesson. « Éloge de l’énergie vagabonde ».
Je file. Je suis déjà en retard. En attendant le métro, je rêve déjà de m’installer confortablement dans le wagon. Suivre Tesson dans ces voyages. Du corps et de l’esprit. Ces quêtes solitaires qui remettent tout en question. Rêver à cette vie vagabonde et libérée des contraintes matérielles. Penser à cet état de l’Être qui oublie définitivement le confort matériel pour s’abandonner à la passion. À la vie. S’enfuir dans son être intérieur. Sans attaches. Le wanderer. La fuite. Cette utopie.
Le métro arrive. J’y suis presque. Je me fraye une place. Je frotte la couverture en la scrutant comme si c’était la première fois que je la voyais. Je souris. La dame en face me prend certainement pour un fétichiste dérangé. Ou pire, pour un mec heureux dans le métro, à 8h23. J’inspire profondément en fermant les yeux pour faire abstraction de son regard pesant et castrateur.
J’ouvre le livre. Le sésame qui va illuminer cette matinée grise de janvier.
Tiens… Un marque-page?
Un vieux billet de lotto. Tesson attendra demain…
La neige et la frappe
La neige et la frappe
Le réveil a – comme trop souvent ces derniers temps – été violent et douloureux. La Belgique, une nouvelle fois, paralysée. C’est le branle-bas de combat. Tout le monde est sur le qui-vive. L’alerte est même passée à 4+.
La menace pesait sur le territoire depuis plusieurs jours. Certains prophètes la pensait imminente. Ils avaient raison.
Les “terroristes” ont une nouvelle fois fait preuve d’une ingéniosité hors normes. Faisant état des moyens démesurés mis à leur disposition.
Cette fois, l’attaque est venue du ciel. Pendant la nuit. Les traîtres.
En masse et dans tous les coins du pays.
La neige a frappé.
Mais, comme souvent, c’est dans ces moments difficiles que l’être humain se dépasse. Les autorités, d’abord, sont déjà en alerte et commencent à penser à réagir. Les spécialistes, eux, se relayent dans les médias pour prodiguer leurs analyses.
Et puis, les gens. Le citoyen. Le quidam. Dans de nombreuses régions, la solidarité s’organise et les personnes se rassemblent pour veiller et partager. Pour communier. Sur les routes, mais aussi dans les transports en commun, où l’on se colle les uns aux autres pour se protéger. Se soutenir dans cette épreuve douloureuse.
Malheureusement, c’est aussi l’occasion pour certains de faire resurgir des idées noires. Racistes. Pire, pas gentilles. C’est notamment sur Internet, en commentaire d’articles de presse fouillés, qu’on peut lire ces horreurs.
“Je peux plus voir tout ce blanc”, s’insurge Etienne, comptable à la Croix-Rouge, sous couvert de l’anonymat que lui offre son compte Facebook. “On est envahi par ces milliers de flocons, venus du ciel… Pourquoi est-ce qu’on accepte cela chez nous?”, questionne Marie-Noëlle, responsable pédiatrique à l’hôpital de Jolimont. Sylvain, fonctionnaire à la commune de Court-Saint-Etienne, semble tout aussi perplexe: “Je ne comprend pas que l’on ne fasse rien pour arrêter cela… On sait que cela peut arriver et on laisse faire!”
La neige a frappé. Je suis la neige.
La voiture et la graine de nigelle
La voiture et la graine de nigelle
Je n’ai pas de voiture. Mais mon garagiste est un garçon très soigné. Propre. Il mettrait même du déo. Chaque matin. Du Weleda, en plus!
En fait, il est bio. Vegan, même. Si, le véganisme, ce mode de vie – donc de consommation – qui exclut tout produit issu des animaux ou de leur exploitation. Il se définit comme “crypto-veganisto-fructivoriste”. Mais il n’est pas extrémiste. Non, ça non! Impossible, il est bio.
Il est hyper bio, même. Tous les jours, il avale son jus de citron à jeun, picore deux trois graines – de nigelle, l’hiver et de lin, l’été -, avale un yaourt au soja. Il est au top. Ça fait rêver. Il a plein de bons plans: pour une bonne hydratation, pour se soigner avec des plantes, pour digérer en douceur, pour avoir un sommeil apaisé. Une vie propre et saine. Respect.
Mais comme je n’ai pas de voiture, je lui demande: “Vegan, vraiment? C’est pas hyper contraignant?”
J’attends encore la réponse. Il venait de terminer sa clope et sa bière. Et il avait encore une bagnole sur le pont.
Je pense vraiment m’acheter une bagnole.
Le 31 et l’Oxfordshire
Le 31 et l’Oxfordshire
Le réveillon du 31 est la journée la plus puissante de l’année. La seule capable de faire plier la plus irréductible volonté, alliée à la capacité matérielle de son application.
Compliqué? Logique, c’est scientifique. C’est le résultat d’une étude de 3 longues matinées, menée par le très sérieux PAIASURCSTQ (Provincial and Academic Institute and Association of Scientific Useless Research for Confetti, Streamers and Tutti Quanti) de l’école primaire de Shipton-under-Wychwood, à peine 15km à l’ouest d’Oxford. Bref, c’est scientifique, donc sérieux, prouvé, attesté, probant et cela aurait même mérité un autre écho dans les médias.
Que dit l’étude menée par les Prof Robert Macguiness et Ellen Hammered?
C’est simple.
Le 31 décembre, toute personne X sera entourée de 8 personnes Y sur 10, dont la volonté – avant cette date – s’exprimait par ces quelques mots:“Le réveillon? Cette année, j’ai vraiment envie de rien faire. Obligé de s’habiller, de faire la fête, pfff… Non, vraiment, j’fais rien de spécial cette année. Je déteste cette date!” Malgré une potentialité réelle de ne rien faire, il est prouvé que ces 8 personnes Y, qui entourent la personne X, se retrouvent tout de même à la soirée “foie gras-raclette-pinot noir” de Jean-Marc.
De plus, 5 d’entre elles (sur les 8 personnes Y, donc) seront vêtues de petits ensembles achetés expressément pour la soirée, dont la caractéristique principale sera de briller – légèrement ou pas, l’étude n’a pas été en mesure de le préciser – dans la nuit.
Enfin, sur ces 5 personnes, aucune ne sera en état de quitter en totale autonomie, le deux pièces avec balcon de Jean-Marc.
L’étude conclut ainsi que le 31 décembre exerce une pression hors du commun sur l’être humain, le privant ainsi de libre arbitre et de toute capacité de déterminer son sort de façon indépendante.
Santé!
Le touriste et Papatayo
Le touriste et Papatayo
Un touriste passe son temps à photographier et à filmer. Enregistrer tous ces instants merveilleux, ces expériences de beauté et de bonheur.
Pourquoi? Certainement, parce qu’il a peur d’oublier. Il veut préserver son vécu, marquer sa mémoire au fer rouge. Ce vécu extraordinaire: le partager et le montrer. Ne pas le céder à l’oubli. Se souvenir, toujours. Qui pourrait le blâmer? Ses vieux jours venus, et même avant, le touriste se replongera dans ces fragments de plaisir.
Son plaisir. Celui de revivre Paris et New York, de refaire – à en vomir – les temples d’Angkor, de se remettre en danger sur le dos de Papatayo l’éléphant thaïlandais, de re-rencontrer des Péruviens d’une extrême gentillesse, malgré leur basse condition, ou encore de remanger du kangourou dans une réserve perdue de la banlieue sud de Sydney Ouest. Le touriste est plein de re. C’est son truc.
Il aime aussi récapituler son passeport de chasse. Mais, au fond, tout cela n’est que broutilles. Ce qui compte, c’est elle. Au fond de son crâne, c’est bien sa tête qui est la clé. Sa tête. Il l’a mise partout, devant tous les monuments. Il l’a, la liste. Et s’il avait été souple, même son cul aurait eu la visite de sa tête. Selfie ou selfass, avec ou sans bâton, la douleur est toujours présente. Celle de ne pas avoir pu la planter (sa tête) devant la muraille de Chine. Trop grand, quelle idée ces Chinois. Il a filmé aussi. De la descente de l’avion au décollage, avec un teint plus hâlé et un chapeau de paille vissé sur la tête.
C’est donc la peur d’oublier. Ou plus positivement dit, le plaisir de se remémorer. De se rappeler ces instants passés à immortaliser. Il filme pour se souvenir de lui, occupé à filmer ce qu’il ne doit pas oublier plus tard et que ce film lui permettra de ne jamais oublier… combien c’était beau et extraordinaire de filmer ces moments. Résultat: il se souvient très bien de lui en train de filmer ces fragments de paradis. Et c’était vraiment chouette de filmer, tant c’était beau. Vous n’y croyez pas? Il a un film qui le prouve.
– Dis chéri, tu te souviens comme c’était formidable la montée vers le Machu Picchu. Aaah, ce bus climatisé! C’est pas en Chine qu’ils en ont des pareils…
– Rhooo, tu parles d’un bus! La vitre était dégueulasse. D’ailleurs, ça se voit sur la vidéo!
– … mais tu te souviens comme le chauffeur était sympa. Il en savait des choses sur la région?
– Ah? Non. Mais je l’ai certainement filmé. Tu veux regarder notre film “Hola muchachos – Pérou 2013”?
– Attends, ma mère… sur le fixe!
La peur et les souvenirs nous tueront avant même que Papatayo ne s’en occupe. Le touriste est mort hier, en pensant à demain.
Un touriste qui pensait voyager.
Combien épargner pour une retraite confortable?